Hernando Calvo Ospina

 



Des papillons contre la dictature
En l’honneur des sœurs Mirabal, l’ONU choisit la date du 25 novembre pour célébrer la Journée internationale pour l’élimination de la violence contre les femmes.


Par Hernando Calvo Ospina*


25 Novembre 2016

La famille Mirabal devait être présente, il l’exigeait. Le 12 octobre 1949, pour célébrer l'anniversaire de l’invasion européenne du continent américain, le « Bienfaiteur de la Patrie » organisa un bal dans l’une de ses haciendas. L’invitation fut apportée personnellement par le gouverneur.

La nouvelle ne réjouit pas cette famille bourgeoise, car on avait clairement précisé aux parents que Minerva devait être présente. Troisième de quatre sœurs, elle était une jolie, intelligente et souriante célibataire de vingt-trois ans. Le dictateur Leonidas Trujillo l’avait connue au cours d’une réception deux mois auparavant. La famille devait accepter l’invitation : il pourrait y avoir des retombées désagréables en cas de refus.

Avec la bénédiction de Washington, le « Chef » Trujillo s’était emparé du pouvoir en 1930. Il devait sa formation militaire et politique aux « Marines », lors de l’invasion de la République Dominicaine. Le non paiement des dettes de ce pays donna le prétexte aux troupes états-uniennes de débarquer en République dominicaine en 1916.

Elles y restèrent jusqu’en 1924. En 1936, la capitale du pays, Saint Domingue, fut débaptisée pour devenir Ciudad Trujillo et le nom de la province San Cristobal remplacé par celui de Province de Trujillo. Dans les églises on devait clamer « Dieu au ciel, Trujillo sur la Terre ». En échange de cadeaux terrestres, le 15 juin 1954, le pape Pie XII décora Trujillo de « La Grande Croix de l’ordre de Pie IX ». Personne ne rappela la répression que le dictateur exerçait dans son pays, et encore moins le massacre de 30 000 Haïtiens, migrants coupeurs de canne, qu’il avait ordonné en octobre 1937.

Les journées précédant la fête furent vécues dans une grande tension par la famille Mirabal. C’est que, dans l’intimité du foyer, ils s’opposaient à la dictature, et Minerva était la plus radicale. Ses parents avaient d’ailleurs préféré qu’elle n’entrât pas à l’Université, craignant qu’elle ne s’exprime publiquement et qu’elle en fût réprimée. De plus, son étroite amitié avec un responsable du Parti communiste qui avait dû s’exiler commençait à être connue.

La mère ne voulut pas assister à la fête. Ils se rendirent donc à l’invitation sans elle : Enrique le père, Minerva, ses soeurs Patria Mercedes et Belgica Adela « Dédé », ainsi que les époux de ces dernières. Minerva accepta de Trujillo plusieurs invitations à danser. Lorsque la musique s’arrêta, ils restèrent à discuter au milieu du salon, jusqu’au moment où un silence sépulcral s’installa : tout à coup, elle planta là Trujillo et alla s’asseoir en montrant des signes de colère. Elle venait de lui demander : « Laissez ce jeune homme tranquille, il est si intelligent et si compétent », faisant allusion à son ami communiste. La réponse du Chef n’avait pas été aimable.

Effrayée, la famille commit l’erreur suivante : elle partit sans dire au revoir. Le dictateur entra dans une grande colère, car jamais on ne l’avait repoussé de la sorte.

Le jour suivant, un sénateur vint demander aux Mirabal d’envoyer un télégramme à Trujillo pour s’excuser. Ils pourraient avancer qu’ils s’étaient retirés pour « raisons de santé ». À peine le message était-il parti que le père fut arrêté et transféré à la capitale. Quelques heures après, ce fut le tour de Minerva et de sa mère d’être placées en résidence surveillée dans un hôtel. Plusieurs des amies de la jeune fille furent arrêtées et interrogées à propos des relations politiques de cette dernière.


La détention ne dura que quelques jours, mais dès lors la famille vécut sous surveillance. Trujillo exigea d’être informé quotidiennement des activités de Minerva. En 1951, ils furent à nouveau arrêtés. Cette fois, l’incarcération dura trois semaines. Le père subit des sévices qui finirent par lui briser le moral et affaiblir sa santé, ce qui provoqua sa mort en décembre 1953.

Minerva avait 26 ans lorsqu’elle entra à la Faculté de Droit. Mais sur « ordres supérieurs », la direction de l’université fit tout pour entraver la réussite de ses études, malgré ses grands efforts pour qu’aucune de ses pensées ne sorte de sa bouche. Elle obtint son diplôme avec les honneurs en 1957 mais, même alors, on ne la laissa pas en paix. Sur ordre express de Trujillo qui se faisait aussi appeler « Premier Maître », on lui refusa la licence lui permettant d’exercer son métier. Lorsqu’elle était encore étudiante, en 1955, elle épousa Aurelio Tavares « Manolo ».
Avec lui, non seulement elle partageait les études à la Faculté, mais également les choix politiques. En tant qu’opposants à la dictature, leur vie sociale était réduite. Le premier janvier 1959, les révolutionnaires cubains, menés par Fidel Castro, prirent le pouvoir. Cet événement changea immédiatement et radicalement toute la situation politique du continent. En République Dominicaine, on sentit comme un tremblement de terre.

Le 6 janvier, Minerva, deux de ses sœurs et leurs époux respectifs organisèrent une réunion presque clandestine. Ni « Dédé », ni son époux n’y prirent part, même s’ils les soutenaient toujours. Au cours de cette réunion, ils analysèrent la situation politique régionale, ainsi que les perspectives concernant la situation interne du pays. Après avoir écouté les différentes analyses, Minerva proposa la création d’un mouvement de portée nationale contre la dictature. Tous furent d’accord. Ils décidèrent, également, de frapper à la porte de la révolution cubaine en quête de soutien.


C’est à partir de cette époque que ces trois sœurs commencèrent à être connues sous le nom « Las Mariposas » [« Les papillons »].

Le groupe mettait au point la délicate question de la construction du mouvement lorsque, le 14 juin, une expédition armée venue de Cuba arriva en République Domicaine. Elle comprenait des Dominicains, soutenus par quelques combattants cubains et d’autres de diverses nationalités. Mais les services secrets états-uniens étaient au courant du projet et conseillèrent les troupes du dictateur pour écraser rapidement cette expédition.

Si cette opération fut un échec, elle eut une influence sur la conscience de la jeunesse dominicaine. Voyant que l’opposition contre la dictature prenait un essor national, Minerva déclara qu’il était urgent de lui donner une direction politique. Dans cette perspective, le 10 janvier 1960, dans la maison d’une des sœurs, se tint une réunion regroupant les personnes les plus sûres. Le lendemain, une autre réunion plus large eut lieu. Ce jour-là naquit le « Mouvement du 14 juin », en l’honneur des héros de l’expédition mise en échec.

Mais, peu de jours après, le sinistre Service du Renseignement Militaire, SIM, commença à arrêter les principales personnes impliquées. Minerva, sa soeur Maria Teresa et leurs époux furent parmi les premiers à être embarqués. En quelques jours, plus de cent personnes furent placées derrières les barreaux, y compris le mari de Patria Mercedes. Peu d’entre eux, femmes ou hommes, échappèrent aux sévices et aux tortures. Minerva et Maria furent même violées.

Le « Bienfaiteur » était tant aveuglé par la nécessité de réprimer ces opposants, qu’il ne se rendit pas compte que la plupart d’entre eux provenait de la classe moyenne et bourgeoise. Leurs proches élevèrent des cris jusqu’au ciel, créant un mouvement hostile à Trujillo jusque dans le cercle de ses alliés. Même l’Église catholique protesta ! Trujillo dut libérer la plupart des détenus. Mais les époux des Mirabal furent maintenus en prison.

Malgré ce coup si précoce, le mouvement continua. Les sœurs Mirabal n’abandonnèrent pas leur projet de provoquer la chute de la dictature. C’est pour cela que le 18 mai, Minerva et Maria Teresa furent arrêtées et jugées pour « attentat contre la sécurité de l’État ». Le juge les condamna à trente ans de prison, qui furent réduits à cinq.

Un événement joua en faveur des prisonnières. En août 1960, l’Organisation des États Américains (OEA) condamna la dictature pour un attentat contre le président du Venezuela, Romulo Betancourt. Dans le même temps, on lui reprocha de violer les droits fondamentaux de ses citoyens. Une délégation de l’Organisation fut envoyée en République Dominicaine.

Les sœurs Mirabal et d’autres détenues furent immédiatement libérées « sur parole ». Trujillo voulait prouver que le régime changeait.

À peine deux semaines s’étaient écoulées que déjà de nouveaux rapports faisaient état d’autres activités séditieuses des sœurs. Minerva devint la principale épine dans le pied de la dictature. Le Chef tout puissant ne réussit ni à la dompter ni à l’effrayer. C’est pour cela qu’il décida de l’éliminer, ainsi que Patria Mercedes et Maria Teresa.

En octobre, Manolo et Leandro, les époux de Minerva et de Maria Teresa, furent transférés dans une autre prison. On offrit aux jeunes femmes la possibilité d’aller leur rendre visite « quand elles le voudraient ». Une proposition étrange. Aux mêmes dates, on informa Minerva que quelque chose se préparait contre elles. Naïvement, elle pensa que Trujillo ne se hasarderait pas à attenter à leurs vies, compte tenu de la pression internationale qui s’exerçait sur le régime.

Le 25 novembre 1960, accompagnées de leur sœur Patria, elles revenaient de la prison de Puerta Plata où elles avaient rendu visite à leurs époux. Le véhicule fut arrêté sur le chemin du retour et tous les occupants forcés de descendre. Dans une maison proche, les trois sœurs furent étranglées. Les convulsions n’avaient pas encore cessé lorsqu’on les acheva en les frappant. Ensuite, leurs corps furent introduits dans le véhicule pour simuler un accident de la route. Le chauffeur connut le même sort. Cela bouleversa le pays. Personne ne crut à la version officielle.

Ceux qui se montraient indifférents face à la dictature, réagirent avec indignation. Ce cruel assassinat contribua à éveiller la conscience nationale. Le « Père de la Patrie Nouvelle » commença à déranger les uns et les autres aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la République Dominicaine.

À Washington, notamment. Le nouvel élu, John F. Kennedy, envoya un émissaire pour exiger que Trujillo renonce au pouvoir. C’était en avril 1961. Il craignait que la répression aveugle ne débouche sur une autre révolution comme à Cuba. Le dictateur répondit avec arrogance à l’émissaire : « Moi, on ne me fera sortir que sur une civière ».

Trujillo perdit là sa dernière opportunité. La CIA mit en route son plan pour l’éliminer, qu’elle tenait prêt depuis janvier. Le 30 mai, il fut assassiné de sept coups de feu tirés par des militaires dominicains en embuscade.

Les Mariposas Mirabal poursuivirent leur envol. Le mouvement politique qu’elles avaient contribué à faire naître prit de l’ampleur. L’avènement de la démocratie tardait trop. Des révoltes éclatèrent dans tout le pays et des militaires progressistes s’y joignirent. Washington entrevit une nouvelle révolution dans les Caraïbes et s’empressa de l’éviter : le 28 avril 1965, les troupes états-uniennes envahirent à nouveau le pays, jusqu’en septembre 1966.

Quelques années plus tard, les Mariposas Mirabal furent reconnues comme les plus grandes héroïnes ayant lutté contre la dictature. En 2007, on donna leur nom à l’une des stations du métro de Saint-Domingue. La Banque centrale émit un billet à leur effigie. Leur province natale fut renommée Hermanas Mirabal.

En décembre 1999, en l’honneur de Minerva et de ses sœurs, l’ONU choisit la date du 25 novembre pour célébrer la Journée internationale pour l’élimination de la violence contre les femmes. La même décision avait déjà été prise lors de la Première Rencontre Féministe latino-américaine et caribéenne, qui eut lieu à Bogota en 1981.

• Texte extrait du livre Latines, belles et rebelles, Le Temps des cerises éditeurs, Paris 2015.

* Journaliste, écrivain et réalisateur colombien résidant en France.

Quelques sources :

- Juan Bosch, de Cristóbal Colón a Fidel Castro. El Caribe frontera Imperial, Ediciones Casa de las Américas, La Havane, 1981.
- Gregorio Ortega, Santo Domingo, 1965, Ediciones Venceremos, La Havane, 1966.
- Dedé Mirabal, Vivas en su Jardín, Memorias, Aguilar ediciones, Santo Domingo, 2009.
- Julia Álvarez, En el tiempo de las mariposas , Editora Taller, Santo Domingo, 1994.